C’est arrivé… j’ai 70 ans. Cela faisait un certain temps que je l’attendais sans le vouloir. Je compte mes années et découvre que j’ai moins de temps à vivre que ce que je n’ai déjà vécu. On va me dire que je ne les fais pas, c’est vrai… mais les années sont là avec leur lot de joies et plaisirs mais aussi de peines et déceptions. Les illusions ne sont pas encore dépassées mais elles s’effacent progressivement. Le temps s’est écoulé comme une rivière, je ne l’ai pas vu passer. Je n’en suis pas heureux mais, néanmoins, c’est une chance d’y arriver en bonne santé physique et mentale !
Je vois la vie poursuivre son oeuvre : disparition de proches, amis et amies, santé défaillante, maladies chroniques, longues ou fulgurantes. Sentiment que le monde change autour de moi et que je n’ai plus envie et plus la force de suivre. Il me faut accepter de vieillir. La vie est précieuse et lorsque vous avez perdu du monde, vous réalisez que chaque jour est un cadeau.
J’ai 70 ans et suis à la retraite depuis 10 ans. J’ai élevé avec bonheur deux enfants, deux filles, qui m’ont donné trois beaux petits-enfants plein de promesses. J’ai travaillé plus de 40 ans dans une entreprise de haute technologie française qui m’a permis de progresser socialement et personnellement. Je suis, ce que certains appellent un col blanc, un intello… Mais si cela ça veut dire aimer s’instruire, être curieux, attentif, admirer, s’émouvoir, essayer de comprendre comment tout ça tient debout et tenter de se coucher un peu moins con que la veille, alors oui, je le revendique totalement et j’en suis fier !
J’aime lire et comprendre le pourquoi en toute chose. Engagé depuis 50 ans dans le monde associatif, la plupart du temps bénévolement, j’ai donné de mon temps, de mon énergie pour être acteur et non pas uniquement consommateur dans notre société. Je suis devenu éducateur sportif et me suis occupé de jeunes. Moi-même sportif, je pratique encore pour m’entretenir physiquement. Je suis ainsi ce que l’on peut appeler un retraité actif, satisfait du chemin parcouru, méritant d’être considéré pour ce qu’il a été et ce qu’il est maintenant.
Je n’ai désormais pas le temps pour des réunions interminables, où les gens et leur ego défilent, où l’on discute pour ne rien décider. Je veux vivre à côté de gens humains, très humains, qui savent rire de leurs erreurs, qui ne sont pas gonflés par leurs triomphes, et qui assument leurs responsabilités en toute honnêteté. Je veux m’entourer de gens qui défendent la dignité humaine, qui savent toucher les cœurs, des gens que les coups durs de la vie ont appris à grandir avec des douces caresses dans l’âme. Je veux vivre en harmonie avec mes enfants, ma compagne, mes ami(e)s et ma famille de coeur et de pensées. Je n’ai pas le temps de négocier avec la médiocrité.
Je suis pressé de vivre avec l’intensité que seule la maturité peut donner. Mon but est d’arriver au bout satisfait, digne, en paix avec mes proches et ma conscience. Mon temps est trop court : Je veux l’essentiel, mon âme est pressée. Personne n’échappe, riche, pauvre, intelligent, démuni, au dernier costard…
Acteur et spectateur depuis toujours, je deviens essentiellement spectateur du monde qui bouge autour de moi. De la possibilité d’agir il ne reste presque rien. Oui, je suis un pèlerin, j’ai tracé mon chemin, tel le petit Poucet, en semant, plus ou moins volontairement, sur son trajet des graines dans l’espoir de les voir germer, fleurir, se reproduire…
J’ai 70 ans, à ce moment charnière où la société nous fait comprendre que nous abordons une nouvelle vie d’inutilité sociale, une vie marquée par une solitude qui s’installe doucement ou brutalement. Alors que je deviens une charge charge pour la société, je reviens sur moi-même.
J’aime le matin, la naissance d’une nouvelle journée, un nouveau cycle de vie. Chaque matin du monde est un renouveau, un nouveau départ vers une nouvelle aventure, un nouveau défi, une quête d’immortalité sans fin. Une journée de pèlerin est une métaphore de la vie. Je pars en mettant ma journée dans les pas de la Providence, ce hasard qui n’en est peut-être pas un. Le mental n’étant pas encore trop occupé, c’est le moment idéal pour s’approprier la musique du monde. Chaque matin est un retour à la source de ce que je suis, une nouvelle impulsion de la force qui m’emmène vers l’avant, celle qui lutte contre les forces qui me tirent en arrière ou qui le freinent. Je pars à la recherche à la recherche d’un équilibre intérieur nécessaire pour vivre.
Conscience du chemin parcouru, de la brièveté de la vie et de l’inévitable réalité de la mort.
Conscience de la disparition progressive ou brutale des liens sociaux.
Conscience du travail accompli, aussi bien humainement que professionnellement.
Conscience que rien n’est plus important que la réussite de ses enfants.
Conscience de la nécessité d’être conscient.
Réussir sa vie, c’est d’aimer et être aimé, ainsi que, après avoir recherché et développé ce qu’il y a de meilleur en nous, d’avoir pu le transmettre à autrui.
A 70 ans, je souhaite voir se lever les graines semées tout au long de mon existence. Âge auquel j’ai, je pense, encore toute ma tête, mes capacités physiques sont déclinantes mais le mental reste bon et fort. Toute ma vie j’ai voulu comprendre, comprendre le pourquoi, moi et l’autre. J’ai souhaité laisser une trace en étant libre de mes choix, en assumant leurs conséquences, j’ai toujours pensé qu’il fallait transmettre, donner un sens, être utile…
Il restera de toi ce que tu as donné.
Au lieu de le garder dans des coffres rouillés.
Il restera de toi, de ton jardin secret,
Une fleur oubliée qui ne s’est pas fanée,
Qu’un jour, peut-être, en d’autres fleurira…